Je suis un enfant du viol



Gwendoline a appris il y a cinq ans qu’elle était née d’un viol. Elle revient pour nous sur les conséquences d’une telle information.

Gwendoline Alves Garcia est la fille de Caroline*. Cette mère célibataire, sous l’empire de drogues dures et de relations destructrices, lui a fait vivre un cauchemar permanent sans que sa famille – notamment sa tante Sylvie* –, les services sociaux ou encore l’Éducation nationale ne réagissent.



Gwendoline a tout de même réussi à s’en sortir après avoir tourné le dos à sa mère lors de son placement en foyer, vers l’âge de 12 ans. À 14 ans, elle coupe totalement les ponts avec elle. C’est plus de dix ans plus tard – lors de son décès – qu’elle entendra de nouveau parler de cette femme mince, à la peau mate. La jeune femme, âgée de 24 ans à l’époque, s’occupera toute seule de ses funérailles, malgré ses difficultés financières – souhaitant lui offrir « une mort digne, à défaut d’avoir eu une vie digne ».



La perte de sa mère, qu’elle considère toujours comme « la seule famille [qu’elle ait] jamais eue », marque un tournant dans sa vie. Elle découvre alors qu’elle est le fruit d’un viol. À la suite de ces évènements, elle publie À cœur ouvert : Née d’un viol. Elle a accepté de revenir sur la manière dont cette information lui a fait reconsidérer son histoire personnelle et sa relation avec sa mère.





Quand j’étais petite, j’étais très douce, très sage – j’avais des airs de poupée. Je n’osais parler que lorsque l’on me posait une question. Cette inertie, très rare chez un enfant, était le résultat de la peur liée aux coups et aux insultes de ma mère. Elle expulsait toute sa rage sur moi. Une fois, elle m’a poussée dans les escaliers de l’école, et je me souviens seulement de m’être réveillée à l’hôpital sans jamais avoir su combien de temps j’étais restée dans le coma.

Je me demanderai toujours pourquoi personne n’a rien fait, ni mes professeurs – sachant que je n’allais presque jamais à l’école –, ni mes voisins, et encore moins ma famille. Ma tante Sylvie me considérait comme la bonne à tout faire lorsque je vivais chez elle avec ma mère. Pourtant, j’ai continué à l’aimer car étant nourrisson, c’est elle qui a pris soin de moi. À l’âge de sept ans, je m’occupais de mon cousin de trois ans et je me levais à 5 heures du matin pour nettoyer la maison et vider les toilettes. Quand elles étaient bouchées, je devais les vider avec une louche puis je mettais les excréments dans un sceau que je versais dans un trou devant le pavillon. Mais ce n’était pas le pire. Dès l’âge de 5 ans, mon cousin me forçait à lui faire des fellations – parfois devant son petit frère, qui s’en souvient – en recourant au chantage. Conscient de la peur que ma mère provoquait en moi, il menaçait de lui dire que je m’étais mal comportée. Je me suis souvenue de tout cela vers l’âge de 16 ans, à travers des cauchemars. Pendant longtemps, j’ai douté de ma propre mémoire.



Ma tante a dû lui demander à plusieurs reprises ce qu’il se passait, jusqu’à l’aveu : elle venait tout juste d’être violée, perdant de fait sa virginité.

Devenue adulte, j’avais besoin de comprendre la spirale de la violence maternelle. Je me suis toujours posé énormément de questions, car je savais que quelque chose clochait. Le soir de l’enterrement de ma mère, j’ai appelé ma tante Sylvie et lui ai dit que j’avais besoin de réponses. Je voulais tout connaître de l’histoire de ma mère avant ma naissance, je voulais savoir pourquoi ma mère était considérée comme le vilain petit canard de sa famille – et surtout, comment mes parents s’étaient rencontrés. Ma tante m’a alors expliqué que sa sœur n’écoutait pas leurs parents et avait du mal à respecter les règles – ce qui était très mal vu dans une famille luso-espagnole attachée aux traditions.

Ma tante m’a ensuite raconté que mon père avait demandé la permission à mon grand-père d’inviter sa fille à boire un café – chose qu’il a acceptée très facilement, étant donné qu’il connaissait ses parents. Ma mère n’avait aucune envie d’y aller, mais elle a fini par céder sous la pression familiale. Du coup, elle s’est rendue chez lui pour boire ce fameux café. En rentrant, elle semblait triste. Ma tante a dû lui demander à plusieurs reprises ce qu’il se passait, jusqu’à l’aveu : elle venait tout juste d’être violée, perdant de fait sa virginité.



Personne d’autre n’a jamais su que ma mère avait été violée, et que j’étais en quelque sorte la « preuve » de cet acte ignoble.

Ma tante a ensuite déboulé chez cet homme pour le confronter, mais elle a fini par le croire quand il lui a dit que ma mère mentait. Un doute s’est installé, et ma mère a dû continuer à le fréquenter. Résidant chez sa sœur, elle l’accueillait là-bas. Au final, ma tante a tout compris le jour où elle l’a surpris en train d’étrangler ma mère et de la forcer à avoir des relations sexuelles. Elle l’a alors mis à la porte.



Par la suite, ma mère a appris qu’elle était enceinte. Ella a voulu avorter, mais c’était sans compter sur l’autorité de ma tante, dont les paroles avaient valeur de loi au sein de la famille. Celle-ci lui a interdit d’avorter – non sans l’avoir cognée au préalable. Ma mère a donc accouché, avant de tenter de pousser mon père à payer une pension alimentaire. Sans succès.

J’ai compris que ma tante avait été l’un des points de départ de toute cette souffrance. J’étais tellement déçue par celle que j’idéalisais jusqu’alors – comme tout le reste de la famille – et à qui je voulais ressembler. Je l’aimais comme une mère, ce qui n’a fait que renforcer ma déception à son encontre. Personne d’autre n’a jamais su que ma mère avait été violée, et que j’étais en quelque sorte la « preuve » de cet acte ignoble.



Ma mère a été la victime d’une famille qui n’a jamais su l’aimer. Si sa souffrance est le résultat direct des actes de mon père, elle aurait pu s’en sortir si sa famille – ma famille – l’avait soutenue. Ma tristesse s’est transformée en colère au fil du temps. J’ai tenté de retrouver mon père biologique pour mettre un terme au combat de ma mère. Sachant qu’il ne pourra plus être jugé pour ce viol, je voulais lui faire payer son acte au sens littéral du terme – c’est la seule punition qu’il restait. Malheureusement, je n’ai jamais réussi à le retrouver et je n’ai pas les moyens d’engager un détective privé. De plus, le délai est passé : j’avais jusqu’à mes 28 ans pour lui faire reconnaître la paternité.

Tout comme ma mère, j’ai fini par prendre un café chez un homme qui m’a abordée dans la rue, et qui m’a agressée.

Apprendre que j’étais née d’un viol m’aura tout même permis de comprendre énormément de choses de mon passé. Sans ça, je n’aurais jamais pu avancer. Je regrette simplement de ne pas l’avoir appris plus tôt. J’aurais peut-être pu sauver ma mère, en renouant certains liens au cours de ces dix années de silence. Nous aurions pu travailler sur notre relation, suivre une thérapie, et ainsi construire une relation mère-fille atypique, certes, mais une relation quand même.



Apprendre tout ça sur ma mère m’a poussée à moins lui en vouloir. Alors oui, je suis et resterai sa plus grande victime, mais les vrais responsables sont ailleurs – au sein du reste de ma famille. Je l’ai d’autant plus comprise, sans lui pardonner pour autant, après avoir été moi-même violée. Tout comme ma mère, j’ai fini par prendre un café chez un homme qui m’a abordée dans la rue, et qui m’a agressée. J’ai continué à le fréquenter pendant cinq mois à cause de la peur – il possédait des armes, plusieurs cartes d’identité. Plus je constatais à quel point il était dangereux, moins j’arrivais à me sortir de cette situation.

Tout comme ma mère, je suis tombée enceinte, mais j’ai pu avorter. Cette IVG m’a traumatisée. Je ne l’ai dit à personne car je voulais vivre ça toute seule. À mes yeux, c’était de ma faute – je m’étais mise dans cette situation toute seule. Il m’a ensuite fallu sept ans – dont deux de thérapie – avant de pouvoir dire à haute voix qu’un homme m’avait violée.



Quelques années plus tard, j’ai été victime d’un second viol.




Après ces épisodes, qui m’ont dégoûtée de la sexualité, j’ai voulu sortir de ce cercle vicieux. La solution a été la fuite en avant. J’ai emménagé à Poitiers et après avoir vécu une histoire immature, j’ai rencontré quelqu’un. C’était une relation saine, dans laquelle j’avais trouvé un équilibre. Je suis de nouveau tombée enceinte, alors que je prenais la pilule. Cet homme était prêt à me suivre peu importe ma décision, même s’il voulait le garder. Je n’ai pas su l’écouter, j’ai été égoïste. Je passais mon temps à pleurer, j’avais peur d’être incapable d’élever un enfant. J’ai donc décidé d’avorter.

Je le regrette aujourd’hui. Nous aurions été capables de l’élever, mais mes peurs ont pris le dessus. Je n’étais pas habituée au bonheur. J’ai fini par le quitter car il ne croyait plus en notre histoire. Je ne suis pas retombée amoureuse depuis. Tout cela prouve que les conséquences du viol de ma mère par mon père biologique sont multiples. Ma mère et moi avons été incapables d’accepter le bonheur.



Pendant toutes ces années à Poitiers, j’ai suivi une thérapie. J’ai dû revivre mes émotions d’enfant, celles que j’avais refoulées. À la fin de celle-ci, ma psychologue m’a écrit une lettre. Dans cette dernière, elle m’expliquait qu’elle était arrivée à la limite de son travail de thérapeute. La mère en elle avait été ébranlée par mon histoire. Elle aurait voulu me consoler, me prendre dans ses bras, mais elle ne pouvait pas dépasser cette frontière. Cette lettre m’a apporté davantage qu’un travail thérapeutique. À travers elle, j’ai été reconnue non pas tant par une professionnelle, mais par une femme, une mère de famille.

À 29 ans, après avoir autant bataillé, on n’a plus d’énergie.

Mon histoire aura toujours des conséquences sur ma vie. Je me suis battue pour sortir de cette matrice infernale en ayant mon bac, en réussissant ma licence, en évitant le plus possible les situations et individus malsains. Pourtant, parfois, j’ai peur d’emprunter le même chemin que ma mère.



Aujourd’hui, je dois faire des choix, malgré des obstacles constants sur mon parcours. À 29 ans, après avoir autant bataillé, on n’a plus d’énergie. Me rendre dans un bâtiment administratif est un calvaire. Je n’ai plus aucune sécurité économique : je l’ai abandonnée au profit de ma mère. J’ai peut-être été trop loyale. Je ne le regrette pas pour elle, elle méritait une mort digne, mais pour moi. J’aurais pu penser un peu plus à moi-même, et faire les choses autrement. Malgré tout, je garde espoir. Je continuerai à faire preuve de résilience.

*Les prénoms ont été modifiés.

Inès est sur Twitter.



Les « Musulmans » sont-ils les nouveaux damnés de la Terre ? – une discussion avec Nedjib Sidi Moussa



Camp « décolonial », Indigènes de la République et abandon de la lutte des classes – le sociologue français évoque des questions majeures.

D’un côté, il y aurait ceux que l’on nomme les « islamo-gauchistes », errant quelque part entre Edwy Plenel, Benoît Hamon et le Nouveau parti anticapitaliste. De l’autre, dans le coin opposé d’un ring qui a tous les atours d’une scène pantomimique, on retrouverait les « intégristes républicains », de ceux qui ne jurent que par les écrits d’Élisabeth Badinter et de Laurent Bouvet. Et au milieu, le désert des Tartares, l’angle mort de l’analyse sociologique et politique hexagonale.



Du moins, c’est ce que la plupart des médias tendent à faire croire, tant ils se repaissent des analyses vendeuses et cliquables des fers de lance des deux camps. En réalité, ils sont nombreux à être persuadés que la réalité, comme chacun sait, est ennemie du manichéisme. Parmi ceux-là, on retrouve Nedjib Sidi Moussa, docteur en science politique et auteur de La fabrique du musulmandisponible aux éditions Libertalia. On lui a posé quelques questions sur les thématiques qui agitent le landerneau médiatique français, et une grande partie de la gauche et de l’extrême gauche de notre pays.



VICE : La gauche de la gauche qui a choisi de défendre coûte que coûte les « Musulmans » – avec un M majuscule, une construction à entendre dans un sens bien plus large que les simples croyants – n’a-t-elle pas succombé à un campisme primaire ? À savoir, l’extrême droite déteste les « Musulmans », nous détestons l’extrême droite, donc nous aimons les « Musulmans » ?
Nedjib Sidi Moussa : On a retrouvé la même attitude dans les débats autour de la lutte contre l’impérialisme, entre un Nord dominateur et un Sud dominé, sans forcément réfléchir au rôle des régimes, classes ou partis dans cette domination. Je ne me suis jamais reconnu dans cette opposition binaire, mais force est d’admettre qu’elle a irrigué l’imaginaire politique et les manières de faire. Dans cette logique, il s’agit toujours de tracer une frontière permettant de savoir où sont les dominants et les dominés. Mécaniquement, une certaine fraction de la « gauche de la gauche » choisit son camp sans toujours faire preuve de finesse dans l’analyse.

Dans mes lectures réalisées en amont de la rédaction de ce livre, j’ai pu constater à quel point dans les années 1950-1960, et jusque dans les années 1980, tous les secteurs de la gauche n’avaient pas succombé à cette logique manichéenne. Parmi les trois revues que je cite en conclusion – L’international situationniste, Socialisme ou Barbarie et Noir et Rouge – aucune ne reproduisait ces travers, même si elles demeuraient marginales.

Je ne défends pas du tout la thèse simpliste selon laquelle les deux extrêmes se rejoignent. Il y a toujours eu des rouges-bruns, c’est un fait, mais ils sont minoritaires.

Pour en revenir à votre question, certains ont désormais tendance à considérer les « Musulmans » dans leur ensemble comme une catégorie rassemblant les nouveaux damnés de la terre, dont il faudrait prendre la défense. Cela fait penser au livre d’Edwy Plenel Pour les musulmans, par exemple.



Après, on pourrait dérouler cette question pendant une heure. Il faudrait sans doute relire les réflexions de Maxime Rodinson sur les « arabophiles sentimentaux », le « syndrome de Lawrence » et le « mythe de la Victime maximale » pour comprendre où se situe le problème. Votre question, d’ailleurs, insiste sur l’opposition frontale entre extrême droite et « Musulmans » : la stigmatisation des « Musulmans » par l’extrême droite entraînant une réaction de la « gauche de la gauche ». Sauf que, dans le livre, j’évoque un fait souvent mis de côté : l’extrême droite n’est absolument pas unanime sur cette question. Sans remonter à Jacques Doriot ou Maurice Bardèche, prenons l’exemple de la stratégie d’Alain Soral concernant les « Musulmans ». On voit que ce n’est pas si simple que cela. En 1987, Edwy Plenel avait révélé dans Le Monde, à la suite duCanard enchaîné, les liens pour le moins troubles entre l’extrême droite et la République islamique d’Iran. Cette réalité est souvent écartée par certains tenants de la logique campiste, mais il ne faut tout de même pas l’oublier, car cela permet de comprendre à quel point l’auto-aveuglement a saisi une partie de la « gauche de la gauche » sur ces questions.

Il est vrai que le positionnement d’Alain Soral est lié à son opposition à ce qu’il nomme « l’impérialisme », ce qui le pousse à soutenir le Hezbollah ou le Hamas par exemple. Un tel positionnement parle à certains secteurs de la gauche de la gauche – notamment ceux qui ne jurent que par les écrits de Toni Negri, qui plaisent presque autant aux deux « extrêmes ».
Je ne défends pas du tout la thèse simpliste selon laquelle les deux extrêmes se rejoignent. Il y a toujours eu des rouges-bruns, c’est un fait, mais ils sont minoritaires. La question du combat anti-impérialiste – et plus précisément de la lutte antisioniste – constitue un terrain ambigu qui va permettre ces passages d’un camp à un autre et qui va autoriser des alliances ou des rhétoriques qui paraissent a priori contradictoires quand on prétend défendre l’émancipation. On le constate quand des textes passent d’un site à un autre, ou quand certains se mettent à défendre des partis intégristes – qui, certes, se défendent face aux agressions de l’armée israélienne, mais qui n’en demeurent pas moins conservateurs et réactionnaires pour leur propre société. Repeindre en rose le Hamas ou le Hezbollah est quelque peu étrange, tant ces formations s’inscrivent en rupture avec les traditions ouvrières ou socialistes.



De tels débats ont eu lieu dans la IVe Internationale, chez les trotskistes. J’évoque notamment le positionnement de Gilbert Achcar, marxiste libanais qui a critiqué la défense d’organisations comme le Hezbollah. Ça n’a pas été le cas d’autres militants ou intellectuels révolutionnaires, peut-être victimes d’une sorte « d’orientalisme inversé » pour reprendre l’expression du marxiste syrien Sadik Jalal Al-Azm.

Aujourd’hui, certains s’étonnent qu’une partie de la gauche de la gauche puisse défendre les « Musulmans », que d’aucuns considèrent comme des gens souvent conservateurs sur le plan culturel. Certains en viennent également à s’étonner que les « quartiers » votent encore à gauche, au passage.
Nuançons un peu, si vous le voulez bien. Après le premier tour des élections présidentielles, un sondage réalisé par l’IFOP a été publié par Pèlerin sur les « électorats confessionnels ». Sans revenir sur la méthodologie, pour laquelle on dispose de peu d’éléments, les résultats annoncent que le candidat préféré des électeurs musulmans était Jean-Luc Mélenchon (37 %) loin devant Emmanuel Macron (24 %). Comment un candidat connu pour sa défense de la laïcité et déclarant « foutez-nous la paix avec vos histoires de religion » a-t-il pu recueillir les faveurs de ces musulmans dits conservateurs ? C’est un paradoxe à creuser – surtout si l’on reste enfermé dans une grille de lecture confessionnelle – sans pour autant écarter les calculs politiques propres aux professionnels de la représentation.

Mais revenons aux résultats du sondage. On apprend que les facteurs déterminant le vote de ces électeurs musulmans étaient d’abord la lutte contre le chômage (75 %), le relèvement des salaires (70 %) et l’éducation (69 %). Ce sont là les préoccupations majeures des classes populaires, toutes origines ou confessions confondues, et qui, lorsqu’elles votent encore – d’après IFOP-Pèlerin, les musulmans ont compté 27 % d’abstentionnistes –, soutiennent les candidats qui portent ces thématiques.

Mais votre question charrie d’autres problèmes. Le discours porté par des personnalités ou groupes se réclamant des « quartiers populaires » ou des « Musulmans » – de manière implicite ou explicite – a tendance à s’articuler avec une rhétorique conservatrice sur le plan des valeurs et plutôt libérale sur le plan économique. Je pense, à droite, à France Fière et, à la « droite de la droite », à Fils de France pour ne citer qu’eux. Qu’est-ce que ça reflète ? D’une part, une offensive de la droite dans toute sa diversité et, d’autre part, la perte de terrain de la gauche traditionnelle, notamment du Parti communiste, qui a encadré – et les mots sont très importants – les banlieues ouvrières via un tissu associatif dense.

Une partie de la « gauche de la gauche » a un discours tout à fait exotique et extérieur vis-à-vis des banlieues, comme si ses représentants n’y mettaient les pieds que le temps d’une manifestation – politique, sportive ou culturelle.

Je n’idéalise pas la période précédente, loin de là. J’estime simplement qu’elle était susceptible de diffuser des discours et pratiques alternatives par rapport à ceux de la société capitaliste marchande, sans nécessairement être radicaux ou cohérents. Aujourd’hui, ces alternatives paraissent en recul, en lien avec la décomposition du mouvement ouvrier, le désengagement de l’État et le développement d’organisations à référent religieux, qui ont tenté de prendre en main les quartiers populaires. Cependant, je ne dis pas qu’elles ont complètement réussi, et je suis loin de brandir le spectre d’un fascisme vert dans ces territoires considérés par certains comme définitivement « perdus » pour la République. Je dis simplement qu’un travail politique et social a été effectué par des courants réactionnaires sur un terrain gangrené par la misère et les discriminations, entre autres. Par conséquent, on a progressivement quitté la référence – partielle ou exclusive – à la lutte des classes, comme ce fut le cas pour de nombreux groupes issus de l’immigration maghrébine au siècle dernier, en proposant de nouvelles formes d’engagement sur des thématiques culturelles, cultuelles ou caritatives.

L’audience des associations caritatives, à l’image de BarakaCity, est à ce titre grandissante.
En effet, cette ONG – qui a choisi le créneau de l’humanitaire islamique – semble jouir d’une importante notoriété virtuelle puisqu’elle serait suivie par plus de 754 000 personnes sur Facebook contre 178 000 pour le Secours islamique et 87 000 pour le Secours populaire. Les associations laïques et les organisations historiquement liées au mouvement ouvrier ont partout reculé dans la société, y compris dans les quartiers populaires, procurant ainsi un espace à un courant compatible avec une « paix sociale » soutenue par le patronat, la petite bourgeoisie conservatrice, des élus – de droite, mais pas uniquement. Ces derniers apprécient de pouvoir disposer d’interlocuteurs « issus de la diversité » – maghrébine hier, musulmane aujourd’hui – qui ne contredisent pas les valeurs dominantes, celles du marché, du capitalisme. Après, ils se moquent bien de savoir qu’ils sont conservateurs ou non, surtout s’ils peuvent leur offrir l’illusion de gagner des élections.



Dans de nombreux segments des classes populaires, la déception a été extrêmement forte au vu du quinquennat de François Hollande – ce qui a accentué le divorce avec la gauche de gouvernement. Il faut garder cela en tête si l’on souhaite comprendre cette désaffection, qui peut ne pas être définitive.

Dans la production du Comité invisible, il y a quelque chose de paternaliste et de misérabiliste en même temps. Mais c’est là un trait qui touche plus largement le champ intellectuel dès qu’il s’agit de parler des classes populaires, des ouvriers, des immigrés, des banlieues.

Pour faire le lien avec ce qu’on disait tout à l’heure, une partie de la « gauche de la gauche » a un discours tout à fait exotique et extérieur vis-à-vis des banlieues, comme si ses représentants n’y mettaient les pieds que le temps d’une manifestation – politique, sportive ou culturelle. De ce sentiment d’étrangeté qui, fort heureusement, n’est pas unanime, découle une prétention à vouloir prendre parti pour les habitants des quartiers populaires, comme un seul bloc, parce que certains services de l’État y font preuve d’une agressivité particulière, notamment à travers la dénonciation des violences policières, qui sont un véritable problème. Sauf que cette démarche conduit parfois à confondre des différences de degré avec des différences de nature.



Cette opposition entre puissance publique et quartiers aboutit parfois à la légitimation par une partie de la gauche de la gauche de la violence – à l’image du Comité invisible et de son positionnement très paternaliste vis-à-vis des émeutes de 2005, que vous évoquez dans votre livre.
Il est vrai que certaines descriptions des affrontements avec les forces de l’ordre me posent problème, dans la mesure où la défense inconditionnelle de la violence physique et des émeutes comme stade suprême de la révolte sociale me laisse perplexe. La colère est toujours légitime. En revanche, je m’interroge sur les perspectives politiques et je n’ai jamais fait de mystère à ce propos. Il est vrai que la grève générale, les occupations et conseils me parlent beaucoup plus : c’est évidemment affaire de formation, d’expériences, de convictions. Et personne ne peut prévoir avec certitude les prochaines formes de débordement et d’insubordination. On peut néanmoins tenter d’y réfléchir.

Dans la production du Comité invisible, il y a quelque chose de paternaliste et de misérabiliste en même temps. Mais c’est là un trait qui touche plus largement le champ intellectuel dès qu’il s’agit de parler des classes populaires, des ouvriers, des immigrés, des banlieues. Cela s’explique sans doute par cette distance évoquée précédemment. Certains textes publiés autour de la dernière Marche pour la dignité et contre le racisme donnaient l’impression que leurs rédacteurs n’avaient jamais vécu dans les quartiers populaires dont ils parlaient toutefois avec beaucoup d’autorité. L’excitation, mêlée à la peur, est omniprésente dans leur prose – pourtant, quand vous vivez dans ces endroits, la fascination vous passe rapidement. Ces personnes, sans doute animées des meilleures intentions, ressemblent beaucoup à ces militants anti-impérialistes de jadis qui parlaient de l’Arabe abstrait ou de l’Orient lointain avec sérieux. C’est une autre forme d’« orientalisme à rebours », mais à l’échelle nationale cette fois.



L’historien américain Todd Shepard a montré dans Mâle décolonisationcomment l’extrême droite et l’extrême gauche françaises se sont retrouvées, après l’indépendance algérienne, pour essentialiser l’homme arabe – décrit comme délinquant et déviant sexuel pour l’extrême droite, et comme un héros anti-impérialiste et viril pour l’extrême gauche. On est donc piégé, car on a affaire à deux caricatures qui se répondent mais demeurent très peu pertinentes pour comprendre et lutter.

L’image du héros anti-impérialiste est d’ailleurs souvent mise en avant par des individus qui réfutent toute logique de classes, à l’image de M. Sadri Khiari, membre fondateur des Indigènes de la République, qui a déclaré : « Travailleurs français, immigrés, même patron, même combat. Très beau, mais très nul. »
Une telle déclaration mériterait une analyse extrêmement fine mais elle montre bien à quoi elle propose de tourner le dos. Ces derniers temps, on s’est beaucoup focalisé sur les « Indigènes » – un terme totalement impropre au passage. En réalité, ces gens ne m’intéressent guère contrairement à ceux qui, à la « gauche de la gauche », ont permis leur émergence. Il se trouve qu’il existe un milieu – réduit mais concentré – composé d’éditeurs, de journalistes, d’universitaires, de militants disposés à relayer toute littérature présentée comme « critique », produite par des habitants de quartiers populaires ou des individus se présentant comme « musulmans » à la condition de remettre en cause, sans trop faire dans la nuance – puisque la dialectique n’est plus de saison –, les Lumières, l’universalisme, la raison, le progrès, l’internationalisme, l’anticléricalisme, le mouvement révolutionnaire. Bref, tout ce qui renverrait, de près ou de loin, à une certaine gauche, la « vieille gauche », celle qui ne serait portée que par l’aristocratie ouvrière, les beaufs ou les « Blancs ».



Mais cela peut aller encore plus loin, comme vous l’avez souligné avec votre citation. Ce procès de la vieille gauche va s’accompagner d’un regard bienveillant au sujet de ces nouveaux entrepreneurs communautaires, tant sur le plan politique qu’économique puisque de nouvelles alliances deviennent possibles, ouvrant de nouveaux débouchés. Certes, un vernis critique demeure, quoique très spécialisé, notamment en matière d’anti-impérialisme et d’antiracisme – ce qui permet à des revues et éditeurs de gauche de s’en emparer. Mais il sera moins intransigeant – ou complètement silencieux – au sujet des nouvelles logiques du capitalisme et de sa pénétration dans les banlieues. D’ailleurs, l’apparition d’une petite bourgeoisie – issue de l’immigration ouvrière – sera considérée favorablement, comme un signe de réussite, une preuve qu’il y a des « talents » dans les quartiers, que certains ont la possibilité d’accéder à des strapontins politiques, de passer à la télévision et d’y faire valoir leur droit à la médiatisation.

On peut difficilement soutenir que l’universalisme n’a apporté que la destruction.

La critique acceptable serait donc bornée par l’impossibilité d’une remise en cause des logiques du capitalisme – ou alors simplement circonscrite au thème de la dépersonnalisation ou de la suprématie culturelle de l’Occident. Voilà ce qui me semble pernicieux et paraît échapper à certains analystes. La critique du capitalisme se limiterait dès lors à la défense de la spécificité des habitants de quartiers populaires, perçus comme majoritairement issus de l’immigration « post-coloniale » et dont il ne faudrait surtout pas heurter les différences culturelles. Les premiers travaux de Pierre-André Taguieff, dans les années 1980, évoquaient cet angle mort de l’antiracisme qui faisait l’éloge de la différence et de la spécificité. Le clivage se situe à ce niveau, derrière l’hystérie cyclique qui opposerait les tenants de l’antiracisme « politique » et ceux de l’antiracisme « moral ». Il pose plutôt la question de la diffusion des thèses ethno-différentialistes d’Alain de Benoist et la Nouvelle Droite, qui se répandent dans une partie de la « gauche de la gauche ». C’est un phénomène qui travaille en profondeur une partie de la gauche qui préfère la défense de la spécificité culturelle des communautés imaginées à celle de l’émancipation d’individus concrets.



Cette accointance a également à voir avec le fort rejet des Lumières, jugées impérialistes, oppressives – et il est vrai qu’on peut difficilement donner tort à ceux qui affirment que les Lumières ont servi d’arrière-plan intellectuel à tout un tas d’atrocités, notamment au XXe siècle.
Complètement. À partir du moment où l’on valide une grille de lecture simplificatrice, que l’on ne veut pas saisir que si le progrès, la raison ou les Lumières ont pu servir de prétexte à la colonisation et à l’impérialisme, mais que dans le même temps certains ont dénoncé ces modes de domination au nom des mêmes principes, le débat est complètement tronqué. On ne peut oublier que les colonisés se sont servis de ces valeurs-là, de la Révolution française, d’autres combats émancipateurs, pour se battre contre le colonialisme français – mais pas contre le peuple français, puisqu’ils opéraient tout de même une distinction.

Mais cette tendance s’explique par l’écho donné aux thèses postmodernes, à la remise en cause des grands récits supposés nier les particularités, sur fond de crise majeure du marxisme. Je pense qu’on est d’ailleurs en train d’en sortir – du moins je l’espère. Car on ne peut pas continuer à jeter le bébé avec l’eau du bain. On peut difficilement soutenir que l’universalisme n’a apporté que la destruction. Se référer à l’école de Francfort comme le fait, par exemple, le philosophe anarchiste Renaud Garcia dans Le Désert de la critique me paraît une perspective autrement plus stimulante.

Tant que l’on y est et que l’on parle de vieux débats, peut-on revenir sur celui qui est l’un des plus présents aujourd’hui : la fameuse opposition entre égalité et diversité, remise au goût du jour par Walter Benn Michaels. Certains avancent régulièrement que « l’américanisation » de notre pays explique que la question de la diversité ait pris la place de celle de l’égalité. Qu’en pensez-vous ?
Guy Debord en parlait dans ses Notes sur « la question des immigrés », quand il avance que nous trouvons en France les mêmes problèmes qu’aux États-Unis, à savoir « le fast-food ou la prolifération des ethnies », la puissance en moins. Pour la petite histoire, ces Notes ont été communiquées à Mezioud Ouldamer, un Algérien post-situationniste qui a écrit des bouquins extraordinaires mais qui seraient sans doute difficilement publiables aujourd’hui car considérés comme illisibles. Le contexte a évolué, les termes du débat aussi. À ce titre, je pense qu’on a perdu une tradition critique, une certaine liberté de ton que l’on trouvait par exemple dans Le Mouchoir de Mohamed Kacimi el-Hassani.



J’ai travaillé dernièrement sur une revue culturelle algérienne des années 1980 –Nedjma – qui n’hésitait pas à parler de « phallocratisme musulman ». Aujourd’hui, on imagine sans peine qu’une telle expression serait présentée dans certains milieux comme étant « islamophobe ». Le recul de la pensée critique et le progrès de la réaction sont évidents, des deux côtés de la Méditerranée. Le diagnostic établi par Guy Debord est plutôt lucide : il a vu les choses se déployer sous ses yeux, notamment au moment de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, porteuse d’un discours égalitaire mais également, dans certains milieux immigrés, d’idées confuses sur « le droit à la différence ». Farida Belghoul est sans doute celle qui est allée le plus dans la dérive droitière des anciens marcheurs que l’on appelait « Beurs ».

C’est surtout sur la notion de « race » que le bât blesse, de mon point de vue. Jusqu’à une certaine époque, quand on traduisait le terme depuis les travaux anglo-saxons, on gardait encore les guillemets. Aujourd’hui, ils ont sauté.

Pour revenir à votre remarque, je pense que le clivage n’oppose pas uniquement la France aux États-Unis. Avec la globalisation et la diffusion d’un certain modèle américain, cette opposition binaire n’est plus aussi clairement perceptible. Il ne faut pas oublier que le livre de Walter Benn Michaels est aussi celui d’un universitaire aux prises avec les questionnements de sa société. Après la victoire de Donald Trump, les critiques à l’encontre de l’identity politics se sont multipliées à la gauche du parti démocrate où de nombreuses voix ont jugé que cette obsession pour l’identité avait contribué à la défaite du camp « progressiste ». Dans plusieurs revues, des analystes ont souligné la pluralité de la classe ouvrière américaine, tout en insistant sur la nécessité de construire une alternative mobilisant l’ensemble des travailleurs plutôt que tel ou tel segment. Que l’on souscrive ou non à cette grille de lecture, ces débats sont extrêmement importants. Malheureusement, ils ne sont pas ou peu traduits en langue française, souvent avec beaucoup de retard. On importe principalement les tenants de la postmodernité identitaire, ce qui est dommage, car c’est le pan de la pensée critique le moins pertinent pour affronter les défis de notre époque.

Cette importation limitée est sans doute liée à une sorte de « marketing intellectuel » qui fait que les maisons d’édition et les journalistes ne traduisent/évoquent que les œuvres et pensées les plus « vendables » – et, en ce moment, il s’agit de tout ce qui a trait aux gender studies , aux études post-coloniales, et aux courants directement issus de la déconstruction.
Cela fait effectivement partie des débats que j’ai eus depuis la sortie de mon livre. Il y a, à mon avis, une critique radicale à faire de ce pôle intellectuel « critique » en France – qui n’est pas hégémonique, il faut le rappeler si l’on considère la société dans son ensemble. Mais, au sein de la « gauche de la gauche », il a un rôle prépondérant, d’animateur et d’initiateur de débats. Certains individus disposent du pouvoir de publier ou censurer des travaux, de valoriser ou dénigrer des auteurs, de coopter ou marginaliser des intellectuels souvent précaires.



L’une des questions qui me taraudent est assez simple, en fait : pourquoi a-t-on si peu d’analyses critiques de ces discours « critiques », différentialistes dans le fond ? Je pense que la « gauche radicale » devrait pouvoir incarner une telle voie, celle de la réfutation de ceux qui font systématiquement le procès des Lumières, de l’universalisme, de l’égalité – et tout cela au nom de la lutte contre le racisme, l’islamophobie ou par rejet du « vieux mouvement ouvrier ». Je ne dis pas que ce « vieux mouvement ouvrier » est exempt de tout reproche. Loin de là. Mais il faut surtout se demander sur quelle base on propose de débattre. Je ne suis pas nostalgique du PC des années 1950 qui accordait les pouvoirs spéciaux pendant la guerre d’Algérie ou approuvait l’écrasement de l’insurrection hongroise par les troupes soviétiques. Même si on ne peut le réduire à cela. Je pense toutefois à une autre « gauche », qui a produit des textes intéressants, toujours stimulants, mais qui ont souvent été oubliés.

Vous savez, la question de l’intersectionnalité, de la « race », la diffusion despost-colonial studies en France – tout cela s’auto-alimente grâce à des espaces propices situés dans certaines universités. On ouvre des formations sur ces thématiques, on organise des colloques, on finance des recherches, etc. Et pour étudier ces sujets, il faut fournir des manuels et essais aux étudiants – et donc en écrire ou en traduire.

C’est surtout sur la notion de « race » que le bât blesse, de mon point de vue. Jusqu’à une certaine époque, quand on traduisait le terme depuis les travaux anglo-saxons, on gardait encore les guillemets. Aujourd’hui, ils ont sauté. C’est étrange, ou significatif. Dans une même logique, on a introduit des notions comme celles de « suprématie blanche » et de « privilège blanc ».



Ou le terme de « racisé », présent aujourd’hui dans de nombreux discours à gauche.
Tout à fait. On a introduit un kit de pensée extrêmement simpliste qui ne correspond pas vraiment à la situation hexagonale, à la manière dont on pense la question de la discrimination et du racisme dans ce pays. Ce kit ne porte pas vraiment de potentialités émancipatrices pour ceux qui veulent s’échapper des ghettos identitaires et des prisons raciales dans lesquels on veut les enfermer.

Pour en revenir à l’intersectionnalité et aux influences américaines, on pourrait évoquer le principe de non-mixité qui trouve l’une de ses origines dans le mouvement des Black Panthers. Aujourd’hui, il est au cœur des débats en France. Quel est votre regard là-dessus? S’agit-il d’un principe émancipateur ?
La question de la non-mixité « raciale » est l’héritage, comme vous l’avez mentionné, de mouvements de Noirs américains mais aussi de luttes féministes – avec de nombreux débats sur les aspects stratégiques ou tactiques. D’ailleurs, de nombreux tenants de la non-mixité « raciale » évoquent les cas de non-mixité de genre – beaucoup moins critiqués car perçus comme plus légitimes – pour justifier leur choix.



La question de la non-mixité « raciale » s’est posée récemment d’une manière spectaculaire et médiatique au moment des manifestations contre la loi Travail, avec l’initiative « non-mixte racisée » tenue à Paris-8. Le Figaro avait d’ailleurs contribué à la visibilité à cette manifestation, ce qui, en un sens, avait ravi les instigateurs de cette réunion. Si la presse de droite en parle, surtout en des termes peu élogieux, c’est que ces activistes de gauche sont dans le vrai – ce qui illustre à quel point les débats sont biaisés par le manichéisme. Une pétition de soutien à cette initiative « non-mixte racisée » a été lancée par des enseignants-chercheurs de Paris-8, avant d’être signée plus largement par des syndicalistes, intellectuels, militants, etc. Selon ce texte, la non-mixité « raciale » serait le meilleur moyen offert aux « racisés » pour s’émanciper. Je suis extrêmement dubitatif là-dessus. Au passage, un tel texte est résolument paternaliste et sous-entend que des « Blancs », supposément privilégiés, ne souhaitent pas s’immiscer dans les débats des « non-Blancs », tout en indiquant la voie à suivre.

Personnellement, je ne suis pas contre le principe de non-mixité, mais sur le plan révolutionnaire, celui de la classe des exploités.

Par la suite, la polémique a rebondi avec le camp « décolonial » réservé aux « non-Blancs » – là encore, ces appellations sont aussi problématiques qu’inutiles. On peut se demander ce qui anime ces personnes-là. La dernière polémique médiatique remonte au festival afro-féministe organisé par le Mwasi, une association qui se réclame du principe de l’« afro-descendance » et qui définit les individus selon le nombre total de leurs ancêtres originaires d’Afrique subsaharienne… Là encore, un même schéma se met en place et la « gauche de la gauche » défend ce festival critiqué par la droite alors que la définition de l’« afro-descendance » devrait au minimum la questionner.



Je conçois que l’on ait des divergences sur la façon d’appréhender l’émancipation, mais tout même : défendre des logiques d’organisation basées sur le pourcentage et l’origine de ses ancêtres… N’importe qui devrait s’interroger à ce sujet. Il faudrait pouvoir en débattre, tranquillement, afin de balayer un tel principe qui a beaucoup à voir avec l’imposition des thèmes de l’extrême droite identitaire porteuse – et avec quelle virulence ! – d’un discours mettant l’accent sur les origines et les ancêtres. On a tendance à oublier la glorification de la terre, du sang et de la « race » par les fascistes. Je ne dis pas que ceux qui défendent le principe de l’« afro-descendance » sont des fascistes. Mais c’est une pente autrement dangereuse. Et cela m’inquiète.

Personnellement, je ne suis pas contre le principe de non-mixité, mais sur le plan révolutionnaire, celui de la classe des exploités. À mon sens, il faut éclater cette logique de « race », d’ascendance, d’appartenance. Ce culte des ancêtres est mortifère et constitue une profonde régression.



La gauche de la gauche n’est tout de même pas unanime dans cette défense dudifférentialisme.
Non, évidemment. Mais nombreux sont ceux qui se sont murés dans le silence, par gêne, par crainte, par manque d’arguments ou de soutien. Pourtant, ils sont en désaccord avec cette logique racialiste : mais le dire explicitement pouvait les exposer, dans leurs organisations ou réseaux, au procès en racisme. Quand on adopte un discours fasciste, identitaire, réactionnaire issu de la tradition de l’extrême droite, les antifascistes vont vous dénoncer – et à raison. Le problème, c’est que certains oublient complètement leur sens critique quand l’origine du discours identitaire est plus incertaine, en lien avec des individus identifiés à « gauche », empruntant un registre d’apparence progressiste, ou porté par des personnes issues de « l’immigration postcoloniale ». Je ne pense pas que les ethno-différentialistes de « gauche » soient majoritaires en nombre, mais ils ont certainement acquis une surface politique non négligeable car ils ont été à l’origine de nombreuses initiatives, publié des textes, lancé des pétitions. Bref, ils ont occupé un terrain qu’on a bien voulu leur laisser.

Je crois pourtant savoir que de nombreux militants et groupes libertaires, marxistes, progressistes, continuent à se mobiliser en se référant à la lutte de classes, à l’internationalisme voire à l’universalisme, sans tourner le dos à l’anticléricalisme ou négliger la cause antiraciste. Aujourd’hui, c’est à eux de mener la bataille pour ne pas laisser le monopole de la critique aux « intégristes républicains » ou aux « islamo-gauchistes ». Mais cette lutte est loin d’être perdue. Elle ne fait sans doute que commencer.



Merci beaucoup.

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